Royaume-Uni : les espoirs contrariés du gaz de schiste

Après un nouveau mini-séisme, l’entreprise autorisée à explorer les réserves d’hydrocarbure par fracturation hydraulique a dû suspendre sa prospection

Il souffle un étonnant vent d’optimisme chez les manifestants qui se réunissent quotidiennement le long de Preston New Road, une route nationale qui traverse la campagne du nord-ouest de l’Angleterre. Depuis plus de deux ans, quelques dizaines d’entre eux, parfois quelques centaines, battent le pavé devant les grilles du terrain détenu par Cuadrilla, une petite société britannique qui espère exploiter du gaz de schiste.

Après une très longue bataille politique et juridique, malgré l’opposition du comté local de Lancashire et le campement de militants à proximité, l’entreprise semblait avoir gagné une bataille majeure. Depuis le 15 octobre, elle procède à de la fracturation hydraulique, pour explorer les réserves d’hydrocarbure présentes dans le sous-sol. Elle est la première au Royaume-Uni depuis sept ans à avoir obtenu toutes les autorisations nécessaires pour explorer du gaz de schiste, relançant les espoirs de cette industrie dans le pays.

Mais rien ne se passe comme prévu pour Cuadrilla. En particulier, ses tentatives de fracturation hydraulique – une injection à haute pression d’eau, de sable et de produits chimiques afin de fracturer la roche – provoque des secousses sismiques à répétition. Le British Geological Survey, l’organisme britannique indépendant qui mesure les tremblements de terre, en compte une quarantaine depuis le 15 octobre. Mardi 11 décembre, l’un d’eux a atteint 1,5 sur l’échelle de Richter, forçant l’entreprise à suspendre temporairement sa prospection. « Aucun d’entre nous n’aurait osé espérer qu’il y en ait autant en si peu de temps, sourit John Hobson, un habitant qui fait régulièrement partie des manifestants. Dans cette bataille de David contre Goliath, il semblerait que David ait réussi à attraper le lance-pierres. »

« Le principal danger n’est pas en surface, mais au niveau du puits »

Ces tremblements de terre sont extrêmement faibles et ne peuvent pas être ressentis à la surface. Une magnitude de 1,5 sur l’échelle de Richter se produit naturellement 140 fois par an au Royaume-Uni. Mais la question n’est pas là, réplique John Ashton, un ancien diplomate chargé du changement climatique au ministère britannique des affaires étrangères, qui est aujourd’hui proche des manifestants. « Le principal danger n’est pas en surface, mais au niveau du puits. Si son intégrité était mise à mal, cela pourrait provoquer une fuite du liquide de la fracturation hydraulique, risquant de contaminer les nappes phréatiques. »

De plus, la récurrence des secousses rend le travail de l’entreprise très difficile. A chaque fois que l’une d’elles dépasse 0,5 sur l’échelle de Richter, les normes de sécurité obligent Cuadrilla à faire une pause de dix-huit heures dans ses travaux. Francis Egan, le directeur général de l’entreprise, a demandé à ce que les règles, qui sont cinq à neuf fois plus strictes qu’aux Etats-Unis suivant les endroits, soient adoucies.

Le gouvernement britannique a immédiatement rejeté cette exigence. « Un responsable politique qui assouplirait la réglementation alors qu’on essaie de rassurer la population sur la sûreté [de cette technique] serait bien téméraire », a expliqué Claire Perry, la secrétaire d’Etat à l’énergie. Cuadrilla est donc obligée d’avancer très prudemment. Le 2 novembre, l’entreprise a produit du gaz pour la première fois, mais en très petite quantité. « Elle est bloquée, résume M. Hobson. Elle a besoin d’explorer ses réserves, mais elle ne peut pas le faire sans causer de tremblement de terre. »

Normes sévères sur l’encadrement séismique

Le site de Preston New Road est un test essentiel pour l’avenir du gaz de schiste au Royaume-Uni. Avant cela, aucune entreprise n’avait procédé à de la fracturation hydraulique depuis 2011. A l’époque, Cuadrilla menait dans une certaine indifférence des travaux d’exploration à quelques kilomètres du site actuel. Mais déjà, elle avait provoqué deux importantes secousses telluriques, la plus forte atteignant une magnitude de 2,3. Suffisamment pour qu’elle soit ressentie à Blackpool, la principale ville voisine. Le gouvernement de David Cameron, alors premier ministre, avait immédiatement imposé un moratoire, puis instauré des normes plus sévères sur l’encadrement séismique.

Les mairies, chargées d’attribuer les permis de forer, sont sous pression pour les refuser

Cet épisode a brisé la confiance de la population. Depuis, partout où des entreprises tentent de se lancer dans le gaz de schiste, de vastes oppositions se forment, alliant militants écologistes et opposants locaux. Les mairies, chargées d’attribuer les permis de forer, sont sous pression pour les refuser, ce qu’elles ont dans l’ensemble fait. Désormais, seuls 15 % des Britanniques soutiennent l’exploitation du gaz de schiste, moitié moins qu’il y a cinq ans, d’après les sondages trimestriels menés par le ministère de l’énergie. « L’industrie pousse à fond, mais le risque politique de soutenir le gaz de schiste augmente », commente M. Ashton.

La bataille est cependant loin d’être finie, car le gouvernement reste un fervent soutien à l’exploitation de cette ressource. Il rêve de répliquer la révolution énergétique des Etats-Unis, d’autant que les réserves potentielles du sous-sol britanniques sont alléchantes. Rien que le bassin du Bowland, qui traverse le nord de l’Angleterre d’est en ouest, contiendrait 38 000 milliards de mètres cubes de gaz, selon le scénario central du British Geological Survey. Pour l’instant, aucune exploration n’a été faite, et personne ne sait quel pourcentage est exploitable. Mais même si cela n’est que 10 %, cela représenterait quarante années de consommation de gaz du Royaume-Uni.

Une opposition devenue trop forte

Face à ce trésor potentiel, le gouvernement de David Cameron avait décidé de mettre toutes les chances de son côté. A chaque fois qu’un permis de forer était rejeté par une mairie, il modifiait la décision en appel. Il a aussi réduit de moitié la fiscalité sur la production de gaz de schiste par rapport aux hydrocarbures conventionnels. Cette politique est poursuivie, plus discrètement, par l’actuelle première ministre Theresa May.

Dans ces conditions, le gaz de schiste britannique a attiré une demi-douzaine d’entreprises, qui se partagent 230 licences d’exploration. Total possède des participations dans l’une d’entre elles. Plusieurs projets se rapprochent désormais de la phase d’exploration active, même si tous les acteurs attendent de voir l’évolution du projet de Preston New Road avant d’avancer.

Ineos est probablement l’entreprise la plus importante à miser sur le gaz de schiste britannique. Le groupe privé, un conglomérat pétrochimique, est dirigé par Jim Ratcliffe, l’homme le plus riche du Royaume-Uni – et résident fiscal à Monaco. Il espère réussir plus rapidement que ses concurrents grâce à une promesse : reverser 3 % des revenus des gisements aux habitants de la zone, là où les autres ne reversent que 1 %. « Est-ce qu’il pourra mener des fracturations hydrauliques ? C’est possible qu’il réussisse un ou deux projets d’exploration, estime M. Ashton. Mais il n’a aucune chance de développer l’industrie à grande échelle. » Selon lui, l’opposition de la population est désormais trop forte et les élus n’ont politiquement guère intérêt à soutenir l’industrie. Les manifestants de Preston New Road qui se mobilisent depuis des années seront là pour leur rappeler.

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