Projet Montagne d’or en Guyane

 

Les Amérindiens de Guyane s’opposent à ce projet et espèrent gagner en visibilité

Beaucoup des 13 000 Amérindiens de Guyane s’opposent au méga-projet minier Montagne d’or, en Amazonie française. Certains y voient un sursaut du « militantisme autochtone ». Pour d’autres toutefois, si le combat est noble, il ne s’avère d’aucun secours contre les problématiques de fond, à commencer par la propriété des terres.

C’est une petite phrase surgie lors du « grand débat national » organisé par Emmanuel Macron avec des maires d’outre-mer, le 1er février à l’Élysée. Le président de la Collectivité territoriale de Guyane (CTG), Rodolphe Alexandre – un ancien soutien de Nicolas Sarkozy, aujourd’hui partisan d’Emmanuel Macron – a créé la polémique ce jour-là, en affirmant : « Il faut désacraliser la question des peuples autochtones. »

Depuis plusieurs mois, aux côtés du sénateur Georges Patient, par ailleurs consultant financier, Rodolphe Alexandre cherche à rendre invisible la forte opposition de la communauté amérindienne vis-à-vis du projet Montagne d’or. Aux yeux de Patient et Alexandre, il n’y aurait que les « écologistes » français à s’être engagés dans la bataille contre ce méga-projet minier. Alexandre avait déjà donné sa version de l’histoire en mars 2018 : « [Les écologistes] sont allés chercher les Amérindiens pour dire que la question minière était amérindienne. »

Mais les témoignages recueillis par Mediapart auprès de représentants de communautés de Guyane laissent entrevoir une réalité bien différente : non seulement les Amérindiens de Guyane s’opposent au projet Montagne d’or, mais ils souhaitent aussi profiter de cette bataille pour faire parler d’eux et défendre leurs droits vis-à-vis de la France, bien au-delà du dossier minier. La Guyane compte environ 13 000 Amérindiens, issus de sept communautés, sur une population totale d’environ 300 000 personnes.

« Quand on est partis dans notre combat contre ce projet il y a près de deux ans, on ignorait totalement qui serait à nos côtés et aujourd’hui ce qui se passe, en Guyane comme en France, est assez fou. Il y a plein de gens qui se mobilisent », se réjouit Christophe Yanuwana Pierre, cofondateur de la Jeunesse autochtone de Guyane (JAG).

« 2019 est l’année internationale des langues autochtones, avance de son côté Alexis Tiouka, conseiller municipal d’Awala-Yalimapo, de la communauté kali’na. Cela tombe très bien que Montagne d’or arrive maintenant. La médiatisation de ce projet permet de faire renaître, de faire connaître internationalement notre combat alors qu’avant on se battait uniquement aux niveaux régional et national », poursuit celui qui est aussi candidat aux élections européennes, sur la liste d’EELV.

Dans cette bataille, les forces indigènes internationales s’avèrent aussi d’une aide cruciale. « Les autochtones sont de plus en plus en contact les uns avec les autres grâce aux nouvelles technologies d’information et de communication. Nous recevons des soutiens de Nouvelle-Calédonie, d’Amazonie, du Canada. Tous les réseaux qu’on a tissés depuis une vingtaine d’années portent leurs fruits, notamment au niveau de la bataille juridique. »

Malgré tout, Christophe Pierre (JAG) se dit surpris par l’ampleur de la mobilisation face aux industriels Columbus Gold et Nordgold, les deux actionnaires du projet minier. Il a même parfois été déstabilisé : « Des ONG nous contactent régulièrement pour nous dire qu’elles vont nous aider. Mais on n’a pas besoin de leur aide, car ils nous infantilisent. C’est du néocolonialisme. […] Les gens m’ont demandé : “Est-ce que vous voulez faire une ZAD ?” Je leur ai demandé : “C’est quoi une ZAD ?” On a notre forme de combat. On fait déjà face à des orpailleurs. On a notre rythme et quand ça va péter, ça va péter. »

Pour Claudette Labonté, mère de trois enfants issue de la communauté pahikwene, tout juste entrée dans le militantisme après avoir constaté que « tout ce qu'[elle] avai[t] appris était en train de disparaître », le problème de fond avec une mine à ciel ouvert comme Montagne d’or n’est « pas la déforestation », mais la « question foncière ». Une manière de rappeler la difficulté à laquelle beaucoup d’Amérindiens sont confrontés, de trouver des terres pour vivre.

Jean-Philippe Chambrier, secrétaire général de la Fédération des organisations autochtones de Guyane, partage cet avis : « Pour les miniers, les procédures foncières sont facilitées alors que nous avons toujours des demandes de terrain pour nos villages qui sont gelées, sans parler des maires qui nous bloquent systématiquement en commission d’attribution foncière. »

Sur cette problématique comme sur les autres, Jean-Philippe Chambrier estime que la vitrine actuelle du combat contre la “méga-mine” n’est d’aucun secours. Depuis deux ans, les sept nations de Guyane attendent par exemple que l’État respecte son engagement, acté à la fin du mouvement social de 2017, de leur restituer 400 000 hectares de terres. « C’est en stand-by, la dernière réunion avec la préfecture date du 16 octobre », affirme le militant arawak.

Depuis une trentaine d’années, Paris est invitée à ratifier les textes internationaux en faveur des droits des peuples autochtones, que sont en France les 105 000 Kanak (en Nouvelle-Calédonie) et les 13 000 Amérindiens. Plus récemment, c’est le comité onusien de lutte contre les discriminations raciales qui rappelait à la République son devoir d’une consultation préalable des peuples premiers sur le projet Montagne d’or.

Même si les choses bougent un peu, la France continue de défendre une acceptation restreinte de leurs droits, les considérant comme des citoyens comme les autres. D’où les difficultés pour faire valoir la notion de terres collectives ou pour sauvegarder les langues maternelles.

La pire situation concerne l’intérieur guyanais, où l’accès aux droits fondamentaux des 3 000 villageois n’est pas effectif (santé, éducation, logement, et parfois accès à la nationalité française). La détresse est immense chez certains. Une nouvelle vague inquiétante de pendaisons de jeunes adultes et adolescents a fait son apparition en octobre. Cinq suicides et treize tentatives, dont celle d’un collégien de 12 ans, étaient recensées à la mi-janvier, principalement dans deux villages du Haut-Maroni, Elahé et Kayodé, qui rassemblent 300 habitants.

« On est toujours discriminés »

La mobilisation contemporaine des Amérindiens pour la « reconnaissance » d’une identité propre et pour le droit de « souveraineté » est née à la fin des années 80. Dans son discours du 9 décembre 1984, qui fait date, Félix Tiouka, ancien président de l’Association des Amérindiens de Guyane française, critiquait « l’appropriation privée de la terre et de ses ressources [qui] nous apparaît à la base d’un système fondé sur l’exploitation de l’homme par l’homme que traditionnellement nos ancêtres ont toujours refusé ».

Historiquement, les peuples premiers sont opposés à l’extractivisme. Le rapport à l’or est douloureux, puisqu’il renvoie à des concepts étrangers : la privatisation et la prédation de l’homme sur le milieu. Tiouka rappelle aussi que depuis des décennies, le mitage des terres – c’est-à-dire la prolifération anarchique de constructions le long des rives – par plus de 10 000 orpailleurs clandestins échappe au contrôle de l’armée et empoisonne la vie, décime les animaux, pollue les sols et les cours d’eau, déboussole les hommes.

« À quel moment nous sentirons-nous libres dans la forêt ? Où on ne sent plus la vie. Ça fait peur pour l’avenir, car on a l’impression que nos enfants ne pourront pas vivre ce que nous on vit », s’inquiétait Jammes Panapuy, du peuple teko, employé au Parc amazonien de Guyane, lorsque nous l’interrogions en 2017 sur les méfaits du trafic d’or. « Tout Amérindien se reconnaît avant tout à travers la terre, parce que c’est la terre qui lui donne les éléments de vie. Donc c’est autour du problème foncier que tournent les grands problèmes des Amérindiens », exprimait il y a trente ans Félix Tiouka.

Dans un tel contexte, le projet industriel Montagne d’or avait bien sûr fait l’effet d’une bombe. Que l’un des deux actionnaires du projet industriel s’appelle Columbus Gold (« L’or de Colomb ») n’était qu’une brutalité de plus dans cette histoire d’un autre temps.

« Avec Montagne d’or, il y a un retour à la terre chez les jeunes, observe Kulanon Appolinaire, fils de Thomas Appolinaire, figure kali’na des années 80. Il ne s’agit pas d’un retour mystique à la terre, mais plutôt d’un besoin d’être reconnus comme les premiers habitants par la société guyanaise. Avant, nos aînés avaient une espèce de mainmise sur les revendications autochtones, mais maintenant tout le monde a un peu son mot à dire : les femmes, les jeunes, et c’est pour ça qu’il y a plein de jeunes qui veulent militer actuellement. »

Deux communes autochtones ont été créées en 1969 et 1989. Mais les communautés ne sont guère parties prenantes de l’aménagement territorial et des orientations politiques de la Guyane. Exclus des organes décisionnels (aucun siège à la commission des mines avant mars 2018), très faiblement représentés politiquement (un conseil territorial sur 51 ; la place des chefs de village est amoindrie par l’autorité municipale), seulement dotés d’une voix non contraignante (à travers le grand conseil coutumier) ou numériquement sous-représentés dans les conseils d’administration des aires protégées créées dans leur zone de vie, les descendants des « premiers occupants » sont peu audibles.

Lors de la mobilisation sociale du printemps 2017, les porte-parole des sept nations avaient fini par quitter le collectif Pou Lagwiyann Dékolé au motif que celui-ci avait réduit le « pôle autochtone » à de la « figuration ». En ce moment, les débats portant sur un permis de chasse pour tous en Guyane alertent les autochtones en prise avec les associations de chasseurs, lesquelles sont fortement soutenues par des élus. « C’est toujours la même chose, on aime bien que les autochtones soient là pour faire de la figuration, mais quand on parle plus fort que les autres, on ne veut plus de nous… », soupire gravement Jean-Philippe Chambrier.

« On est toujours discriminés », se lamente Claudette Labonté, qui se rappelle des propos insultants tenus il y a peu à l’occasion d’un débat sur la chasse par un Guyanais lui jetant à la face les origines prétendument « sauvages » de la communauté, « sortie de la forêt grâce [aux non-autochtones] ».

mediapart