Pétrole de schiste aux USA

Bataille à coups de milliards de dollars

Le géant américain Chevron et son concurrent Occidental Petroleum sont entrés dans une coûteuse bataille pour racheter Anadarko, bien positionné dans le Bassin permien.

Même les observateurs les plus aguerris du monde du pétrole ont été surpris : mercredi 24 avril, le groupe américain Occidental Petroleum a proposé 57 milliards de dollars (51 milliards d’euros) pour racheter son compatriote Anadarko. Il y a deux semaines, le géant Chevron avait fait une offre à 33 milliards de dollars, déjà jugée plus que généreuse.

Pourquoi cette bataille à coups de dizaines de milliards de dollars ? Anadarko est loin d’être l’entreprise la plus rentable du secteur. Mais elle possède une position-clé dans une zone qui est devenue le nouvel eldorado du pétrole mondial : le Bassin permien, une vaste zone désertique qui comprend l’ouest du Texas et une partie du Nouveau-Mexique.

C’est ici que la révolution américaine du pétrole de schiste a pris le plus d’ampleur. En début d’année, le Permien est devenu le bassin pétrolier le plus productif au monde, avec plus de 4,1 millions de barils par jour. Davantage que le champ de Ghawar, en Arabie saoudite, s’est targuée en mars l’Agence américaine d’information sur l’énergie (EIA).

C’est grâce à cette zone en pleine croissance que les Etats-Unis sont devenus, en 2018, le premier producteur mondial de pétrole, avec plus de 12 millions de barils chaque jour, devant l’Arabie saoudite et la Russie. Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), les Américains pourraient même devenir les premiers exportateurs mondiaux dès 2023.

« On a découvert l’équivalent de l’Irak ! »

Cette nouvelle donne, qui transforme l’équilibre pétrolier et géopolitique mondial, les Etats-Unis la doivent en grande partie à l’exploitation du pétrole de schiste dans le Bassin permien. Alors que les découvertes d’or noir conventionnel sont au plus bas depuis trente ans, la production de cette zone permet de pallier le déclin naturel des champs pétroliers. « Il faut bien comprendre qu’aux Etats-Unis on a découvert l’équivalent de l’Irak ! », analysait il y a peu un patron français du secteur, incrédule face à la croissance fulgurante de la production.

Dès lors, on comprend mieux pourquoi les grands groupes pétroliers font tout pour s’imposer dans la région. Depuis dix ans, la croissance du pétrole et du gaz de schiste a plutôt été portée par de petits acteurs locaux, avec des modèles économiques très fragiles. Les géants américains comme ExxonMobil ou Chevron préféraient aller forer au Proche-Orient, en Asie ou au large des côtes africaines.

La situation a changé avec la remontée progressive du prix du baril depuis l’été 2017. Les majors se sont positionnées pour acquérir des actifs dans le Bassin permien et, surtout, du terrain, clé du développement du pétrole de schiste. Dans ce secteur, la production des forages décline très vite : pour maintenir sa production, il faut donc forer beaucoup et, partant, détenir des droits sur des terrains et leurs sous-sols.

C’est là tout le sens de la bataille autour d’Anadarko. La course pour devenir le plus gros acteur du Bassien permien est lancée. Chevron est l’un des plus grands groupes pétroliers mondiaux et, s’il acquérait Anadarko, il deviendrait une « super-major », faisant quasiment jeu égal avec l’autre colosse américain, ExxonMobil. Les deux groupes sont en réalité issus de la Standard Oil, le monopole du pétrole aux Etats-Unis au début du XXe siècle, qui avait été dissous et scindé en trente-quatre sociétés.

Course au gigantisme

Dans le Permien, Chevron possède de nombreuses terres non exploitées et compte acquérir le savoir-faire d’Anadarko dans le domaine du pétrole de schiste. A l’inverse, Occidental Petroleum est déjà un intervenant-clé. « Si Occidental l’emportait, il deviendrait l’un des acteurs majeurs du Bassien permien, et pourrait atteindre une production d’un million de barils par jour dans la région en 2020 », note Zoe Sutherland, analyste chez Wood Mackenzie.

Dans le détail, Occidental Petroleum propose 76 dollars par action, en actions et en cash, là où Chevron en proposait environ 65 dollars. Même si l’offre d’Occidental Petroleum est meilleure financièrement, elle provient d’un acteur beaucoup plus petit, ce qui pourrait dissuader certains actionnaires. Autre obstacle : les discussions sont déjà très avancées entre Chevron et Anadarko. Pour rompre les négociations, ce dernier devrait verser une indemnité de plus de un milliard de dollars.

Cette course au gigantisme pourrait relancer un autre débat, plus profond : dans le Bassin permien, la plupart des compagnies pétrolières peinent à gagner de l’argent. Multiplier les forages coûte cher, et la croissance de l’activité dans la zone fait monter en flèche le prix des sous-traitants. Dans son ouvrage Saudi America (Columbia Global Reports, 2018, non traduit), la journaliste Bethany McLean détaille ce paradoxe, en expliquant que « le boom énergétique américain repose sur des bases fragiles, puisqu’il est alimenté par des dettes importantes et un accès facile au crédit ». Elle compare ainsi l’émergence du pétrole de schiste à la bulle numérique des années 2000 ou à la crise des crédits subprimes de 2008.

L’arrivée massive de majors du pétrole dans le secteur pourrait apporter plus de rigueur, estiment certains observateurs. Mais elle risque aussi de les jeter dans une aventure coûteuse et très sensible au cours du pétrole : là où le coût d’extraction d’un baril de pétrole en Arabie saoudite est de quelques dollars, dans le Permien, il est de l’ordre de 40 dollars.
https://www.lemonde.fr/economie/article/2019/04/25/aux-etats-unis-bataille-a-coups-de-milliards-de-dollars-pour-le-petrole-de-schiste_5454678_3234.html