Le nihilisme de l’après-pétrole

L’énergie est le moteur de nos sociétés.

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extraits

Mais peut-être n’avons-nous pas suffisamment vu à quel point elle pouvait aussi être, liée au progrès social ou à la régression. Le développement de la société de consommation a largement été lié au pétrole. À l’heure où les énergies fossiles se raréfient, comment reconstruire le sens, pour ne pas céder à la peur du rien ?

L’analogie entre les deux tentatives de mise en œuvre d’une mondialisation commerciale – à la fin de chacun des deux siècles précédents – pourrait servir de point de départ à un parallèle entre le développement des thèses « nihilistes » de la Belle Époque et le mal-être qui semble gagner certains Européens en ce début de xxie siècle.

Ce serait pourtant passer à côté de la différence essentielle qui sépare de manière définitive, me semble-t-il, la « première mondialisation » de la nôtre. La fin du xixe siècle fait une découverte majeure : celle des possibilités inouïes qu’offre l’industrialisation du pétrole. Une nouvelle ère semblait s’ouvrir alors : celle de transports à longue distance presque gratuits et d’une électricité urbaine (dérivée du pétrole) abondante et également bon marché. Notre époque signe au contraire le début d’une ère où le pétrole ne sera plus jamais disponible en abondance comme il le fut jadis. Non pas que nous ayons épuisé la totalité des réserves fossiles de la planète : il reste malheureusement suffisamment de carbone sous terre pour que son extraction suffise à dérégler entièrement notre climat. Mais parce que l’impératif climatique s’impose lentement – même aux élites –, de sorte que chacun comprend peu à peu qu’il va falloir, d’une manière ou d’une autre, que nos sociétés limitent leur consommation en huile fossile. Et parce que la déplétion des puits (y compris, très vraisemblablement, des puits de pétrole issus des roches-mères, dit « pétrole de schiste ») nous interdit d’augmenter indéfiniment la production mondiale quotidienne de pétrole. En d’autres termes, la parenthèse ouverte vers 1880 est précisément en train de se refermer aujourd’hui.

Charbon, pétrole et progrès social

Quelle incidence cette mutation géopolitique peut-elle avoir sur le Zeitgeist des élites occidentales ? La découverte des potentialités industrielles de l’or noir avait provoqué une double rupture politique. Tout d’abord, elle induisit la possibilité d’une augmentation sans précédent de la production industrielle. Car, n’en déplaise à bon nombre d’économistes (qu’ils soient néoclassiques ou marxistes), c’est essentiellement l’accélération de la consommation d’hydrocarbures faciles d’accès qui a rendu possible l’étonnante croissance des économies industrielles depuis un peu plus d’un siècle. Ce faisant, elle facilitait le développement de la foi dans le progrès technique – dont le positivisme de Comte (pourtant mort une génération plus tôt) fut l’une des traductions possibles – et l’effondrement d’une expérience religieuse (catholique comme protestante) dont l’articulation doctrinale était restée partiellement ancrée dans une métaphysique d’Ancien Régime.

Ensuite, et surtout, la seconde révolution industrielle, appuyée sur le pétrole, a induit une organisation politique radicalement différente de la première, tributaire du charbon. Comme l’a montré Timothy Mitchell, l’ère du charbon, géographiquement concentrée autour de la mine et très intensive en main-d’œuvre, fut celle de luttes sociales où le sabotage des mines permettait de renverser peu à peu le rapport de force entre ouvriers et cols blancs. Le succès politique de la grève est lié à l’apprentissage, par les « masses laborieuses », de la manière dont on peut paralyser une économie construite en grande partie sur le charbon, en bloquant l’extraction de ce dernier. Le renoncement aux charmes de l’Ancien Régime et à l’esclavage, le consentement progressif à la démocratie parlementaire, les principales conquêtes sociales (réduction du temps de travail, protection des enfants, lois sur les assurances …) sont le résultat d’un bras de fer collectif que jamais les ressources énergétiques antérieures à la première révolution industrielle (toutes dépendantes de l’accès à la terre, qu’il s’agisse de la photosynthèse, de l’eau, du vent, de l’énergie animale ou de l’usage thermique du charbon précédant son exploitation industrielle) n’avaient rendu possible. Bien sûr, d’autres conquêtes sociales verront le jour après 1880 – le Front populaire en témoigne – mais elles constituent les derniers soubresauts d’un monde où le pétrole n’a pas encore détrôné le charbon.

Avec le pétrole, la possibilité du sabotage et le pouvoir de négociation qui lui est associé échappent davantage aux cols bleus, d’ailleurs de moins en moins nombreux sur les sites d’extraction. Ce d’autant plus que le transport du précieux liquide est infiniment plus facile et souple que celui du charbon. À présent, grâce au pétrole, même un blocus militaire autour de Berlin (1948) n’interdit plus son approvisionnement par les airs. De même, fermer le canal de Suez (1956) ne permet plus non plus, désormais, d’assécher l’Europe en énergie fossile, et donc de paralyser son économie. La seconde mondialisation, la nôtre, et la vague dite néolibérale naîtront en partie, autour des années 1980, de cette nouvelle configuration d’une économie-monde fondée sur un pétrole presque gratuit.

La fin de la mystique du progrès

Un siècle plus tôt, le nihilisme de Nietzsche était une réaction aux bouleversements provoqués par les deux révolutions industrielles. La percée démocratique, facilitée notamment par le charbon, faisait s’effriter peu à peu l’édifice métaphysique d’un souverain garant du bien commun, pour laisser s’ouvrir la perspective angoissante d’une place du pouvoir devenue vide parce que libérée de toute fondation théologico-politique. Au fils de pasteur, épris d’héroïsme aristocratique qu’était Nietzsche, pareille volonté démocratique dont l’objet est toujours remis en chantier ne pouvait que ressembler à une volonté du nihil : « Le but fait défaut. La réponse à la question “pourquoi ?” » En outre, le soudain décuplement des forces industrielles semblait donner du crédit aux thèses positivistes, candidates toutes trouvées pour identifier dans l’hypostase du « progrès » une réponse à la question du sens. Nietzsche est d’autant plus sensible au vide démocratique d’une société qui devait désormais apprendre à déchiffrer le mystère de son propre fondement qu’il récuse la fiction du « progrès ». En vérité, il faudra un siècle à nos sociétés pour tout à la fois commencer à se déprendre de l’illusion du progrès technique comme moteur d’une croissance sans limites et simultanément construire, sur le lieu vide du pouvoir, l’idole antidémocratique d’une société entièrement privatisée, fondée sur la fiction de marchés financiers autorégulés.

Le premier versant – la désillusion à l’égard de l’utopie positiviste – aura nécessité la tragédie des camps d’extermination, du goulag et de Hiroshima. Ce fut la force de l’école de Francfort que d’essayer de penser une modernité qui aurait tiré toutes les leçons de ces drames collectifs. En 1972, le rapport Meadows, à la fois scandale public et best-seller international, obligeait également la conscience occidentale à renoncer à la dernière illusion associée à la mystique du progrès comme moteur et finalité d’une société : en l’absence d’une bifurcation majeure de nos modes de production et de consommation, cette même énergie fossile qui aura rendu possible la croissance depuis les débuts de la révolution industrielle provoquera la destruction de ses propres acquis sociaux et, à terme, la disparition d’une large partie de l’humanité.

Le second versant – celui de la « révolution conservatrice » coïncidant avec la colonisation des esprits par le veau d’or du tout-marché – s’imposera d’autant plus facilement, à la fin du siècle dernier, que les sociétés européennes auront connu, à partir des années 1970, une sorte de « panne eschatologique ». Les Trente Glorieuses avaient été, en effet, l’époque de la reconstruction d’une Europe en ruine. Au moment des deux chocs pétroliers, cette mission historique est accomplie et, sans l’abolition unilatérale des accords de Bretton-Woods par l’Amérique, la puissance économique de l’Europe de l’Ouest aurait peut-être dépassé celle des États-Unis. Durant cette même décennie, outre sa reconstruction après l’aller-retour dévastateur de la Wehrmacht, l’Union soviétique a elle aussi achevé le « programme » qu’elle s’était attribué dans les années 1920 : l’industrialisation au pas de charge d’une société rurale tout droit issue de l’Ancien Régime (elle-même berceau féodal de la littérature nihiliste). De même que l’administration Brejnev ne sait plus, désormais, quel avenir collectif proposer aux « camarades » (en dehors du souvenir incantatoire des victoires militaires de Staline), de même, l’Europe de l’Ouest ne sait plus quel horizon offrir à ses citoyens (en dehors de la répétition du mythe selon lequel les marchés dérégulés seraient la meilleure protection contre la guerre).

La désaffection à l’égard des grandes utopies du xixe siècle et vis-à-vis des grandes institutions censées en être les garantes (l’État et l’Église) date précisément de ce tournant. Les Européens se défièrent à juste titre d’une foi naïve dans le progrès : dès 1994, ils assisteront – certains impuissants, d’autres complices – au génocide rwandais et, au cours de cette même décennie, à l’apparition de nouveaux camps de concentration sur leur propre sol, de camps de réfugiés palestiniens et, aujourd’hui, de camps de détention des émigrés sans papier. La « panne » liée à l’absence de grand récit collectif dans lequel inscrire le fil des générations peut à bon droit ressembler à la néantisation collective de tout ce qui avait fait l’Europe depuis les Lumières. Il existait pourtant bien des utopies de rechange, candidates à fournir de nouveaux récits capables de remplir le « vide » du pouvoir démocratique. Aux États-Unis, il s’agit du vieux messianisme jeffersonien des « petits propriétaires », qui conduira tout droit au krach des subprime. Sur notre continent, c’est l’immense malentendu constitué par le projet d’Union Européenne qui jouera ce rôle. Entamé sous les auspices de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (Ceca) – en référence donc à une « démocratie du charbon » qui, au sortir de la guerre, était pourtant déjà supplantée par le pétrole –, ledit projet sert d’alibi à la tentative d’éliminer systématiquement les acquis sociaux autrefois facilités par le charbon. En ce sens, les accords de Maastricht, l’inscription de la liberté absolue de mobilité du capital au fondement de l’Europe, la construction de la zone euro et, à présent, le « partenariat transatlantique » (qui pourrait achever de saper la souveraineté des États-nations) sont la figure européenne de l’impressionnante régression démocratique que le tout pétrole aura rendu possible.

Face à la négation de toute volonté démocratique qu’organise la mise en place d’un droit européen sans souverain politique, d’un droit-sans-politique, les peuples européens sont désarçonnés, privés de mots et d’images pour comprendre ce qui leur arrive. La social-démocratie est elle-même sans ressources pour inscrire le détournement néolibéral de l’idée européenne dans une logique plus vaste, incapable qu’elle est d’identifier la géopolitique du pétrole comme ressort sur lequel s’appuie ce détournement. Car l’économie néoclassique (dont la doctrine sert de catéchisme à la Direction générale de la concurrence de Bruxelles), ayant perdu tout lien avec le réel, fonctionne désormais à la manière de l’orthodoxie marxiste ou de la scolastique thomiste du xve siècle : discours désarticulé d’un psychotique sur lequel le bon sens n’a aucune emprise. L’impératif de la compétitivité (dont le fondement économique, pourtant, fait défaut) joue désormais le même rôle que les « lois d’airain de l’histoire » au sein d’un marxisme fossilisé. Pendant ce temps, en particulier chez l’immense majorité des économistes néoclassiques, le rôle moteur joué par le pétrole reste forclos. Dès lors, la dénonciation incantatoire de l’idéologie néo – libérale ne peut que manquer sa cible : en vérité, le « nouvel esprit du capitalisme », organisé autour d’une substitution de l’entreprise-réseau à la figure de l’État-nation, doit l’essentiel de sa puissance à la productivité, la ductilité et la facilité de transport du pétrole.

Changer d’énergie, reconstruire le sens

Pour la majorité des citoyens européens, le ciel ouvert au cours du xixe siècle à la faveur de la géographie du charbon s’est refermé en une génération : l’histoire est devenue absurde car son sens, désormais, échappe. Pourquoi ces régressions antidémocratiques depuis les années 1980 ? Pourquoi ce refus de la classe politique européenne de dialoguer avec l’« Europe d’en bas » ? Du côté du tiers « éduqué » ayant accès aux études supérieures généralistes, c’est la première fois, dans son histoire, que l’élite européenne est aussi nombreuse relativement au reste de la population. Elle peut désormais vivre dans une endogamie quasiment complète, qui la rend aveugle aux souffrances du reste du corps social. Les dogmes néoclassiques couronnent cette psychose collective par une rhétorique échappant à tout contrôle scientifique, qui achève de la priver de toute parole sensée. Pour ce tiers-là, par exemple, la victoire du « non » français au référendum sur le traité constitutionnel demeure, encore aujourd’hui, une énigme.

La difficulté à dégager un sens à l’histoire récente des pays occidentaux (Japon inclus) est accentuée par le rôle ambivalent joué par le pétrole dans la réduction des inégalités. Durant les Trente Glorieuses, en effet, l’industrie nord-américaine est convaincue qu’elle dispose, depuis la découverte des puits géants au cours des années 1930, d’un approvisionnement quasiment illimité en or noir. La problématique des majors pétroliers se détermine alors en termes d’excès d’offre : comment réguler des sociétés consommatrices de pétrole de telle manière que l’offre abondante puisse être compensée par une hausse progressive de la demande ? Pour cela, il convient que la demande en pétrole augmente aussi rapidement que possible. Or le meilleur moyen d’y parvenir consiste à répartir davantage les fruits de la croissance industrielle. C’est ici que l’adoption généralisée du rapport salarial fordiste trouve une part de son origine : même richissimes, les élites économiques minoritaires ne peuvent pas accroître indéfiniment leur consommation de pétrole. Elles ne suffisent donc pas à gonfler la demande globale pour faire face à l’excédent de pétrole disponible, de sorte que le prix du baril menace de s’effondrer, mettant en péril la rentabilité des puits existants. Le fordisme fournit alors une réponse adaptée à cette situation paradoxale : la généralisation de la voiture, notamment, permet de transformer tous les citoyens nord-américains, ouest-européens puis japonais en consommateurs de pétrole réguliers. Bien sûr, l’aspiration à une société plus égalitaire et démocratique, consécutive aux horreurs perpétrées en moins de trente ans, par deux guerres mondiales, n’est pas pour rien non plus dans la réduction des inégalités, à la même période, autour du bassin atlantique nord. Mais est-ce un hasard si elle coïncide avec l’impératif de fournir un débouché au pétrole, et la généralisation concomitante de son usage dans tous les aspects de l’existence ?