Keystone XL_ le pipeline géant (4-4)

Sur la route du Keystone XL. L’Oklahoma continue à respirer le pétrole

 Fin de parcours le long de l’oléoduc géant, dans le « hub » de l’or noir de Cushing, où les mentalités sont difficiles à changer. Vaut-il mieux promouvoir l’indépendance énergétique des États-Unis ou lutter contre le changement climatique ?

Il y a une route secondaire, dans le nord de l’Oklahoma, que les habitants de la région ont surnommée « Shale gas alley », l’allée du gaz de schiste. De jour, on aperçoit les tours métalliques d’extraction dans chaque champ ou presque, et les camions qui parcourent la zone, gorgés de matériaux de chantier pour forer encore plus. De nuit, le paysage est éclairé comme en plein jour, luminosité des opérations qui ne s’arrêtent jamais. Malgré l’explosion du nombre de tremblements de terre dans la région depuis que les forages se sont multipliés, les résidents de l’Oklahoma ne sont pas outre mesure alarmés. L’État a en effet une longue tradition d’exploitation des hydrocarbures contenus dans son sol. On estime par ici, un peu comme au Texas, que si c’est dans le sol, cela mérite d’être pompé…

En suivant cette partie du tronçon du pipeline Keystone XL, on aboutit immanquablement à la ville de Cushing. On aurait pu suivre n’importe quel oléoduc d’ailleurs et l’on serait arrivé au même endroit. Car Cushing est le carrefour de presque tous les pipelines traversant les États-Unis. Un « hub » de l’or noir en quelque sorte, le « pipeline crossroad of the world », selon le slogan affiché aux entrées de la ville. Tout cela pourrait ne se passer que sous terre si, depuis trente ans, la cité n’était aussi devenue une zone de stockage.

Au nord et au sud de la bourgade de 8 000 habitants, dans l’immédiate proximité des habitations, on trouve d’énormes réservoirs, dont certains pourraient contenir un Boeing 747 dans leurs entrailles : plus de deux cents, remplis de plusieurs dizaines de millions de barils de pétrole ! Depuis 1983, Cushing est devenu le lieu où le prix du baril du brut léger (le Texas light sweet, en jargon financier) est fixé pour la bourse américaine des matières premières. Toute cette capacité de stockage ne sert pas uniquement en cas de coup dur sur les marchés énergétiques, mais aussi à la spéculation. « Une grande partie du pétrole qui est stockée ici appartient à des investisseurs et des spéculateurs », explique benoîtement Brent Thomson, le directeur de la chambre de commerce locale.

Le projet Keystone XL est perçu ici comme une nouvelle manne qui va s’ajouter au reste. Un business de plus, un client supplémentaire, une énième canalisation sous terre. Pas de quoi s’alarmer. « Tout cela est bon pour les États-Unis et bon pour nous à Cushing », poursuit Brent Thomson qui, bien que patron de la chambre de commerce, joue un rôle de figuration face aux multinationales qui transportent et stockent le pétrole dans sa ville sans lui demander son avis.

Il nous présente un bon ami à lui, un petit producteur local de pétrole de 59 ans un tantinet iconoclaste : Brett Anderson. Avec ses chemises bariolées et ses rouflaquettes géantes, il ressemble davantage au monsieur Loyal d’un cirque de province, mais il nage dans les hydrocarbures depuis son enfance. Tout en ayant conscience d’être, avec ses cinquante derricks en fin de course et ses trois employés, un homme du passé dans un domaine désormais dominé par d’immenses entreprises, il ne remet pas en cause le modèle qui le fait vivre.

Beaucoup de bénéfices ont été promis, peu sont visibles

« Vaut-il mieux acheter du pétrole à l’Arabie Saoudite et au Venezuela, ou au Canada ? Vaut-il mieux l’acheminer dans un pipeline ou par le rail ou la route, avec des risques plus importants ? », interroge Brett Anderson, faussement ingénu. Pour lui, comme pour Brent Thomson, la réponse ne fait guère de doute. C’est un discours que l’on entend de plus en plus dans les cercles géopolitiques américains, y compris progressistes : en exploitant leurs propres ressources jusqu’ici dormantes (gaz et pétrole de schiste, pétrole offshore en Alaska et en Floride), les États-Unis pourraient rapidement parvenir à une indépendance énergétique qui leur permettrait de se désengager des alliances embarrassantes au Moyen-Orient.

Évidemment, c’est une vision à court terme et qui ne tient pas compte de l’épée de Damoclès suspendue au-dessus de toute la planète : le changement climatique. Brett et Brent ne font pas semblant de l’ignorer, mais ils se déclarent peu convaincus : « Cela fait des milliers d’années que l’Homme est sur cette planète et, tout d’un coup, nous serions responsables d’une immense catastrophe en quelques années ? Je pense que c’est une vision trop pessimiste qui nous donne trop de crédit… », soutient le petit producteur.

Brett Anderson © Mediapart

Si Keystone XL est bon pour les États-Unis, il doit aussi l’être pour Cushing. TransCanada, la société canadienne qui est à l’initiative du projet, a promis des emplois et des royalties à toutes les villes sur le parcours de l’oléoduc. Selon ces critères, Cushing devrait donc être une ville fortunée, puisque pas moins d’une vingtaine de pipelines s’y croisent, sans compter les centaines de réservoirs. Or, que voit-on quand on parcourt ses rues ? Une bourgade sinon miséreuse, en tout cas guère florissante : un centre-ville en semi-coma et des maisons alentour qui auraient bien besoin de réparations. Les statistiques locales permettent de confirmer cette impression : les taux de chômage et de criminalité y sont supérieurs à la moyenne de l’Oklahoma et du reste du pays, le niveau médian de revenu par foyer est inférieur.

Quand on demande à Brent Thomson et Brett Anderson: « Comment cela se fait-il que malgré tous les bénéfices promis par les compagnies pétrolières, en termes de revenus et d’emplois, on n’en trouve guère de trace à Cushing ? », la première réponse est un long silence. Le patron de la chambre de commerce trouve finalement la parade : il n’y a pas assez de logements de standing à Cushing et les employés de sociétés pétrolières sont partis vivre ailleurs. Dans un pays où l’on bâtit comme on respire, c’est étrange. Le petit producteur, après avoir admis avec perplexité: « Vous avez raison, c’est intéressant comme remarque… », estime au bout du compte que « l’argent va toujours aux mêmes, à ceux qui sont déjà riches ». C’est un peu court comme argument, mais on s’en contente. Lui, au moins, ne prétend pas que le pétrole amène la fortune pour tous.

Il est difficile de réévaluer sa vie et ses convictions quand on a grandi à quelques kilomètres du puits Wheeler n° 1, qui permit, en 1912, de découvrir le plus gros champ de pétrole au monde à l’époque. Difficile d’admettre qu’on puisse aller droit dans le mur en continuant à faire ce qui est accompli depuis des décennies. Et même si des gens comme Brett Anderson pourraient être convaincus individuellement, il y a encore trop d’intérêts économiques en jeu. Comme le dit Bill McKibben, un activiste américain fortement engagé dans la lutte contre le Keystone XL : « L’industrie des carburants fossiles, sans doute la plus riche de toute l’histoire humaine, a été capable de retarder toute action effective pour lutter contre le changement climatique, au point où c’est presque trop tard. »

«Si vous avez des citrons, vous faites de la limonade.» Si vous avez du pétrole, vous le brûlez…

L’industrie pétrolière, lorsqu’elle a lancé le projet Keystone XL en 2008, ne s’attendait pas à rencontrer de telles difficultés. Pour TransCanada et consorts, il ne s’agissait que d’un pipeline de plus. Mais pour les activistes écolos, puis pour les milliers d’Américains qui ont commencé à s’intéresser à cette question, dont les fermiers et éleveurs qui habitent sur son tracé, l’oléoduc géant est devenu plus qu’un pipeline. Il est devenu un obstacle, un de plus, à la lutte contre les changements climatiques. Acheminer les sables bitumineux du Canada vers les raffineries du golfe du Mexique, c’est garantir qu’on va les brûler dans l’atmosphère. Ne pas les transporter, c’est espérer que, peut-être, on en brûlera moins et, deuxième peut-être, que l’on va ralentir leur extraction.

Ce dossier, parce que l’oléoduc franchit une frontière, s’est retrouvé entre les mains de Barack Obama, qui avait proclamé que la lutte contre le changement climatique serait la priorité de son second mandat. Le président a déjà fait bien plus que son prédécesseur en la matière (ce n’était pas difficile), en diminuant la consommation des automobiles, en finançant les énergies alternatives avec de l’argent public de manière inégalée, et en faisant passer des normes de pollution plus sévères à l’encontre des centrales au charbon. Mais parce que les États-Unis partent de très loin et que la situation environnementale continue de se dégrader, Obama a encore beaucoup à faire et à prouver. Keystone XL est donc devenu l’un des tests majeurs de sa présidence. Coincé entre des lobbies pétroliers surpuissants et très riches, une population qui ne saisit pas toujours bien les enjeux de ce prétendu « pipeline comme un autre », des élus de tous bords qui jouent sur le patriotisme énergétique et le mirage des emplois à venir, et une prise de conscience environnementale croissante, le président a repoussé sa décision à plusieurs reprises.

Il doit désormais rendre son avis après le mois de novembre, date des élections législatives. Après cette échéance, parce qu’il n’aura plus de scrutin devant lui avant la fin de son mandat en janvier 2017, un certain nombre d’observateurs (activistes écolos et analystes politiques) prédisent qu’il mettra son veto au projet, et se ménagera, au moins sur ce sujet, une sortie par la grande porte. D’autant qu’Obama a correctement posé les enjeux : ce pipeline contribuera-t-il ou non, en lui-même, au réchauffement climatique ? La réponse fait assez peu de doute, si l’on s’en tient au vieux dicton du business américain : « Si vous avez des citrons, vous faites de la limonade. » Si vous avez du pétrole, vous le brûlez…

À Cushing, au milieu des réservoirs de pétrole et à la fin de notre parcours, les cyniques expliquent que, de toute manière, les sables bitumineux canadiens seront acheminés jusqu’au golfe du Mexique, que le Keystone XL soit construit ou pas. Dans d’autres pipelines (dont celui d’Enbridge, qui avance discrètement), mais aussi par train, par barges et même par camions, même si ces moyens de transport sont deux à cinq fois plus coûteux et plus dangereux. « Il y a trop d’enjeux économiques pour les pétroliers, trop de milliards de dollars en jeu… », estime Brett Anderson.

Du côté des militants écologistes qui se mobilisent contre l’oléoduc, qui ont su rallier à leur cause des citoyens autrefois peu intéressés par ces questions, et qui ont fait, ensemble, remonter ce dossier jusqu’au bureau ovale, on demeure conscient d’avoir affaire à très forte partie. « On ne perd vraiment que les batailles qu’on décide de ne pas mener », nous garantissait Wayne Frederick, sur la réserve indienne de Rosebud, au début de notre périple. Même si le Keystone XL est finalement achevé, même si les sables bitumineux finiront en gaz carbonique dans l’atmosphère, la prise de conscience que ce projet a entraînée n’est certainement pas perdue.

Mediapart 29/9/2014