Keystone XL : le pipeline géant (3-4)

Sur la route du pipeline Keystone XL. Vive le vent du Kansas

Troisième étape sur la route de l’oléoduc géant, dans cet État du Midwest où il est déjà construit. Mais pourquoi vouloir perpétuer un modèle basé sur le pétrole alors que les énergies renouvelables sont en train de décoller, en particulier dans ce couloir à vent ?

En arrivant au Kansas, quatrième État traversé par le projet Keystone XL, le tracé de l’oléoduc fait un détour et file plein sud au travers des Plaines, comme s’il n’y avait plus besoin de faire des détours pour rallier l’étape suivante. De facto, la section de pipeline local appartenant au Keystone XL est déjà sous terre, enterrée, et prête à cracher ses hectolitres de brut. Les autorités du Kansas ont dit « amen » à TransCanada, laissant l’entreprise utiliser la loi sur les expropriations et sacrifiant même au passage 50 millions de dollars de revenus en raison d’exemptions fiscales.

Même si le Kansas ressemble beaucoup au Nebraska, y compris politiquement, les habitants d’ici ne se sont pas élevés contre le pipeline, ou alors trop tard. Il faut dire que l’ombre de David et Charles Koch plane pesamment au-dessus de l’État. Les deux frères multimilliardaires, une des plus grosses fortunes mondiales, sont originaires du Kansas et y vivent toujours. Mais ils sont surtout de farouches conservateurs – ce sont eux qui ont financé les débuts du Tea Party et de nombreuses causes libertariennes et d’extrême droite aux États-Unis depuis une trentaine d’années. Ils sont également parmi les plus gros propriétaires terriens et investisseurs dans les sables bitumineux canadiens de l’Alberta. Ils ont donc un intérêt financier considérable non seulement dans la construction du Keystone XL, mais aussi dans la perpétuation d’un modèle économique basé sur les hydrocarbures.

On pourrait croire que le Kansas, devenu dans les analyses politiques américaines un bastion conservateur indécrottable (voir l’ouvrage Pourquoi les pauvres votent à droite de Thomas Frank, originellement titré What’s the matter with Kansas ?), illustre à merveille un pays arc-bouté sur son pétrole, ses gaz de schiste, son mode de vie glouton, et son empreinte carbone gigantesque. Eh bien, non !

Le Kansas fait partie des trente États américains (sur cinquante) qui ont voté un Renewable Portfolio Standard (RPS) qui impose des objectifs chiffrés de production et d’utilisation d’énergies renouvelables, en l’occurrence 20 % d’ici 2020. Or aujourd’hui, cet objectif est quasiment déjà atteint, notamment grâce à l’énergie éolienne. Bill Griffith, un environnementaliste convaincu, en tant que conseiller d’une petite PME qui vend et installe des panneaux solaires en leasing, s’amuse de ce bouleversement : « Il y a un vieux dicton qui dit que si la fin du monde survient et que vous êtes au Kansas, vous n’avez pas de souci à vous faire : elle mettra quarante ans à y arriver ! Et pourtant, nous sommes en train de démontrer le contraire. Les élus locaux ont beau traîner des pieds, les habitants sont aux quatre cinquièmes favorables aux énergies renouvelables. Nous vendons de l’énergie éolienne aux États voisins, deux universités locales ont ouvert des cursus pour former des techniciens en éoliennes qui sont pleins à craquer. Et dans ma petite entreprise, nous équipons deux à trois maisons par semaine avec des panneaux solaires alors qu’il y a encore trois ans, nous en équipions deux par an ! »

Mais Bill Griffith est un membre du Sierra Club et il nous raconte cela à l’issue d’une conférence sur les conséquences sanitaires des fuites de pétrole et autres marées noires. Il ne tient pas nécessairement à être cru sur parole et nous conseille donc d’aller voir Peter Ferrel, un des pionniers de l’énergie éolienne au Kansas. Après une heure de route à l’est de Wichita, dont un dernier tronçon sur des chemins de terre, nous arrivons au ranch Ferrel, niché dans un canyon parmi les Flint Hills, paysage vallonné de prairies à herbe courte. Peter est un cow-boy en bonne et dure forme : il observe ses interlocuteurs pour les jauger, parle peu et à bon escient.

Faut-il attendre une nouvelle catastrophe pour faire évoluer les mentalités ?

En 2005, en partenariat avec une start-up de l’éolien, il a fait ériger une centaine d’éoliennes sur ses terres, des gigantesques turbines blanches qui brassent doucement l’air en ronronnant pendant que les vaches paissent à leurs pieds. À l’époque, c’était la plus grosse ferme éolienne de l’État, avant d’être dépassée par d’autres. « Le vent est ma récolte la plus résistante aux intempéries », plaisante-t-il en expliquant qu’il constate déjà les effets du changement climatique dans ses champs et auprès de ses bêtes d’élevage. Il a récemment introduit davantage de bisons dans son cheptel, car ceux-ci se montrent plus résilients que les vaches aux hivers rudes et à la sécheresse.

« Ce ranch a résisté au Dust Bowl dans les années 1930 parce que nous avions déjà des turbines à vent et que nous pompions notre eau. Aujourd’hui, avec les changements de climat qui s’annoncent, il va falloir diminuer notre cheptel de 40 % sur la même surface de terre si on ne veut pas appauvrir les sols. Soit on s’adapte à notre environnement en cherchant des ressources complémentaires comme la production d’énergie éolienne, soit on essaie de grossir, mais on n’y arrivera pas sans sacrifier quelque chose, l’environnement ou la qualité de nos produits. » Depuis quatre ans, les météorologues et les fermiers observent les conditions d’un nouveau Dust Bowl dans l’Oklahoma mais aussi dans les États environnants (Kansas, Colorado, Texas). Faut-il attendre une nouvelle catastrophe pour faire évoluer les mentalités ?

Peter Ferrel a hérité de la ferme familiale et sa sœur des puits de pétrole sur leurs terres… En effet, de-ci de-là, de vieux derricks continuent de pomper du brut et de fournir un revenu… Peter peste car deux jours plus tôt, un de ces vieux engins a fui, répandant du pétrole dans les pâturages. « Ce n’est pas trop grave mais c’est vraiment le genre de truc qui m’énerve : cela prend des mois à dépolluer… » Lorsqu’il a achevé la construction de ses éoliennes en 2005, des élus locaux des Flint Hills, sous la pression de lobbies pétroliers, ont passé un texte interdisant d’autres éoliennes sur le territoire du comté. « Ils ont prétexté la dénaturation du paysage et la menace pour les oiseaux. Pour le premier point, on peut en débattre, c’est une affaire de perception, mais pour les oiseaux, cela a été démenti par nombre d’études écologiques. Mais beaucoup de gens dans ce pays, en particulier dans cette région, ont passé leur vie s’investissant dans le pétrole et ce qui se passe aujourd’hui avec le développement des énergies renouvelables menace leur gagne-pain et leur mode de vie… »

Pete Ferrel © Mediapart

Sous la pression des écolos, la législature du Kansas a voté, il y a plusieurs années, une loi de « facturation nette » obligeant les fournisseurs d’électricité à racheter le courant produit par les individus avec leurs propres dispositifs d’énergie renouvelable. Les frères Koch et le gouverneur ont essayé de l’invalider, mais sans succès jusqu’ici car les habitants y sont attachés. « Les tenants de l’industrie carbone se sentent menacés », reprend Bill Griffith, « car si vous avez une maison équipée en solaire et avec une turbine et que vous disposez d’une voiture électrique, vous vous débarrassez complètement du pétrole et votre facture d’électricité vous coûte 0 dollar ! »

Ce qui devrait être une évidence et la destination vers le futur continue pourtant d’être contesté. C’est dans ces situations-là que les catastrophes s’avèrent parfois payantes. Sécheresse inhabituelle dans le Midwest, inondations à répétition en Floride, tempêtes de neige exceptionnelles dans le nord-est, ces dernières années ont marqué les esprits aux États-Unis, nourrissant parfois davantage que des conversations au café du commerce.

Reconstruire vert

La bourgade de Greensburg, au cœur du Kansas, est passée par là. En mai 2007, elle a été littéralement rasée par une tornade qui lui est passé dessus : onze personnes sont mortes, 75 % des habitations ont disparu et 95 % de celles restantes étaient endommagées. Vu l’étendue des dégâts pour une ville de 1 500 habitants, les premières réunions municipales au lendemain de la dévastation n’avaient qu’un seul ordre du jour : faut-il reconstruire ? Progressivement, réunion après réunion, les résidents ont décidé que oui, il fallait rebâtir, mais différemment. Inspiré par le propre nom de leur cité, ils ont décidé de reconstruire vert. « Nous avons saisi la chance qu’avait eue nos arrière-grands-parents : bâtir une ville en partant de zéro », se remémore Dennis McKinney, un ancien élu local.

Appuyé par quelques associations écologiques et avec des aides du gouvernement fédéral, Greensburg a été reconstruite. Tous les bâtiments municipaux respectent le plus haut standard de qualité environnementale (LEED Platinium ou Gold) et la plupart des habitants se sont lancés dans la construction écolo, avec un surcoût de 10 % ou 15 % mais des économies sur le long terme. « Pendant quelques années le grand jeu au café du coin le matin consistait à comparer nos factures d’électricité entre résidents pour voir celui qui payait le moins ! » rigole John Janssen, qui était le maire en 2007. Même les entreprises s’y sont mises : le plus gros employeur, le concessionnaire de machines agricoles John Deere, a élaboré un bâtiment entièrement “passif” qui sert aujourd’hui de modèle à toutes les autres concessions dans le pays.

« Nous avons tellement appris en quelques années et personne aujourd’hui ne serait prêt à revenir en arrière », poursuit John Janssen. La bourgade, qui ressemblait autrefois à n’importe quelle autre dans cette zone plate et battue par les vents avec ses bicoques en bois et ses bâtiments construits à la va-vite, est désormais un délice architectural, en plus d’être hautement économe. 850 habitants sont revenus, d’autres continuent de s’y réimplanter (une rareté en zone rurale) et la High School accueille désormais tous les élèves du comté : elle est plus spacieuse, plus lumineuse, plus neuve bien sûr, mais surtout bien moins coûteuse à faire fonctionner que celles des villes alentour.

Les habitants de Greensburg n’ont pas eu leur mot à dire sur le pipeline Keystone XL, qui ne passe pas chez eux. Mais pour eux, qui vivent entourés d’éoliennes et qui ont vu leur facture d’électricité diminuer au tiers de ce qu’elle était, ce projet d’oléoduc ressemble à un retour vers le passé. C’est d’ailleurs l’argument développé par les associations environnementales qui se battent depuis au moins quatre ans contre l’oléoduc. Au-delà de tous les dommages et des risques associés à la construction de ce pipeline : si on le bâtit, il va servir ! Et il va donc encourager la poursuite d’un modèle énergétique basé sur la (sur)consommation d’hydrocarbures. À l’heure où les changements climatiques commencent à se faire sentir et où la plupart des politiciens sérieux (une catégorie dont Obama se réclame) estiment qu’il faut entamer une transition énergétique, pourquoi ériger une machine à remonter dans le temps, coûteuse et horriblement toxique ?