Extraction minière

«  Sortir des énergies fossiles est une nécessité vitale pour la France, qui n’a toujours pas de pétrole et manque d’idées neuves »

Le climat n’est pas notre seule excellente raison de sortir d’urgence des énergies fossiles. Bien que gigantesques, les réserves mondiales de pétrole sont par nature limitées : tôt ou tard, les extractions de brut entreront en déclin. La production mondiale de pétrole « conventionnel » (le pétrole liquide classique, qui fournit les trois quarts des extractions mondiales de brut) est passée en 2008 par un maximum : elle devrait désormais décliner lentement mais inexorablement, prévient l’Agence internationale de l’énergie (AIE) (World Energy Outlook 2018, AIE).

L’AIE signale un déficit important et chronique de nouveaux projets d’extraction de pétrole conventionnel depuis le pic franchi en 2008. En 2025, le déficit pourrait atteindre 13 millions de barils par jour (Mb/j) – l’équivalent des capacités de production de l’Arabie saoudite – pour une demande totale de l’ordre de 100 Mb/j. Ce manque de pétrole conventionnel a été compensé jusqu’à présent par l’essor du pétrole de schiste, mais l’AIE estime qu’il faudrait que cette production double voire triple au cours des cinq prochaines années pour satisfaire la demande.

Or, l’agence n’envisage pas que cela soit possible, même en cas de remontée des cours du baril. Le « pétrole de schiste » demande de fracturer en profondeur la roche pour en libérer le brut. Parce qu’un puits de pétrole de schiste s’épuise vite et que la fracturation demande de lourds investissements, 90 % des entreprises responsables du boom amorcé en 2010 aux Etats-Unis perdent encore de l’argent neuf ans plus tard.

La Chine est devenue le premier importateur mondial de brut

Pour l’Europe, la situation est particulièrement préoccupante. La Russie, premier fournisseur de pétrole de l’Union européenne avec plus d’un quart des importations en 2018, a fait savoir, par la voix de son ministre de l’énergie, qu’elle s’attendait à ce que sa production décline à partir de 2021, une éventualité que confirme notamment l’AIE. La Norvège, deuxième fournisseur de l’Union, a connu une chute de plus de 40 % de sa production depuis un pic franchi en 2001.

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La découverte récente d’un champ d’hydrocarbures important au large de ses côtes ne suffira pas, loin s’en faut, à inverser la tendance. Cette contrainte sur les approvisionnements de pétrole peut apparaître comme une bonne nouvelle pour le climat (à condition qu’elle ne stimule pas un regain de consommation de charbon). Cependant, la croissance économique et la stabilité de nos sociétés reposent encore pour beaucoup sur un approvisionnement croissant en pétrole.

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Si le nouveau choc pétrolier redouté par l’AIE devait se matérialiser, le marché du gaz naturel serait également affecté, son prix étant en partie lié à celui du pétrole. La production de pétrole de l’Asie décline depuis 2015, tandis que sa consommation continue à croître fortement. La Chine est devenue le premier importateur mondial de brut. Si une concurrence pour les importations devait émerger entre la Chine et l’Europe dans un contexte d’offre insuffisante, l’atout des vastes réserves de change de Pékin serait difficile à contrer.

La voie de la sobriété systémique doit être ouverte

Sortir des énergies fossiles est donc une nécessité vitale pour la France, qui n’a toujours pas de pétrole et manque d’idées neuves. Nous naviguons déjà entre deux récifs : en tardant à mettre en œuvre une politique climatique sérieuse, nous courons le risque de subir aussi les conséquences des limites de la production mondiale de pétrole. Rappelons ici que notre siècle a débuté par une guerre motivée sans doute en dernier ressort par le contrôle de l’accès à l’or noir dans le golfe Arabo-Persique…

Face à cette « double contrainte carbone », la voie de la sobriété systémique doit être ouverte. Il nous faut réorganiser nos systèmes de production, de transport et d’habitat afin qu’ils soient (beaucoup) plus sobres en énergie et en matière. Une telle sobriété ne revient pas à demander aux gens de se serrer la ceinture : au contraire, conduite avec intelligence et audace, elle donnera de l’air au budget des plus modestes.

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La sobriété systémique est une opportunité historique unique. Avec elle, l’économie fera… des économies, pour reconstituer enfin une capacité à investir sainement notre futur. Cette révolution comportementale et technique est partout en gestation. Pour être menée à bien, un débat démocratique lucide est indispensable, sans raccourcis ni boniments. Le temps de l’anticipation est bientôt terminé, après lui vient le temps périlleux de la réaction.

De gré (pour sauver notre climat) ou de force (pour anticiper les limites probables des approvisionnements en pétrole), la France peut conduire l’Europe à inventer une stratégie de transition énergétique cohérente, dont la sobriété des moyens productifs et des modes de consommation sera nécessairement la pierre d’angle. Notre nation se donnera alors un « avantage comparatif » décisif pour les décennies de bouleversement qui viennent. Anticiper l’inexorable, c’est triompher de l’avenir.

Matthieu Auzanneau (Directeur du Shift Project, groupe de réflexion sur la transition énergétique) et Maxence Cordiez (Ingénieur chercheur au Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives /CEA)

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