Après 2020, on risque de manquer de pétrole

Paroles de Patrick Pouyanné, PDG de Total

Conclusions tellement évidentes et incomplètes (mais certainement pas pour P. Pouyanné !) :
Devant la raréfaction -prévue de longue date- de matières premières, il faudrait :
– Laisser les énergies fossiles dans le sol ; énergies responsables notamment du réchauffement climatique
– Economiser
– Réfléchir à partir d’une échelle géographique à taille humaine
– Changer notre actuelle façon de penser ; ce qui veut dire changer de paradigme
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LE MONDE ECONOMIE
Le patron du groupe pétrolier estime que les investissements dans les hydrocarbures ne sont pas repartis depuis le pic de 2014.
A la veille de la publication des résultats 2017 du groupe pétrolier, jeudi 8 février, le PDG de Total, Patrick Pouyanné, annonce un bénéfice supérieur à 10 milliards de dollars.
Le prix du baril a fortement augmenté. Comment cela se traduira-t-il dans les résultats 2017 de Total ?
Le résultat net sera de près de 30 % supérieur à celui de 2016 [qui était de 8,3 milliards de dollars]. Ces bons résultats sont le fruit de trois éléments : discipline sur les dépenses, croissance de la production et hausse des prix du brut. Le plus important, c’est l’avenir. Depuis deux ans, Total a profité de prix bas pour regonfler ses réserves de 5 milliards de barils payés 2,5 dollars [2 euros] le baril, avec l’acquisition du danois Maersk Oil, la concession ADCO à Abou Dhabi ou l’alliance stratégique avec Petrobras au Brésil.
Ces opérations assureront une hausse moyenne de la production de 5 % par an jusqu’en 2022. Nous nous sommes aussi renforcés dans le gaz naturel liquéfié [GNL] en rachetant l’activité d’Engie, ce qui place Total au deuxième rang mondial, avec 10 % du marché.
Après avoir beaucoup investi, le groupe verra son cash-flow augmenter tout en conservant sa discipline d’investissement, parce qu’on ne maîtrise pas les prix du pétrole. Enfin, nous allons continuer d’investir dans les énergies renouvelables avec la volonté de plus en plus affirmée de produire de l’électricité à partir du gaz et des renouvelables, et de la vendre, sur la base d’un constat simple : la demande en électricité croît plus vite que la demande moyenne en énergie.
Y a-t-il un risque de pénurie à l’horizon 2020 – et donc de flambée des prix du pétrole –, faute d’investissements suffisants en 2015-2017 ?
Les grands investissements de l’industrie « oil & gas » n’ont pas encore repris. On est autour de 400 milliards de dollars dans l’exploration-production [plus de 750 milliards au pic de 2014]. Après 2020, on risque de manquer de pétrole. La demande progresse très vite, et même deux fois plus vite ces trois dernières années que lors des trois années précédentes.
C’est un fondamental : quand les prix du brut sont bas, l’industrie investit moins mais on consomme plus. Mais entre le moment où l’on décide d’investir et celui où l’on produit le premier baril, il s’écoule plusieurs années. L’équilibre offre-demande est donc délicat, ce qui explique les cycles et la volatilité. Il n’est pas écrit que le baril va rester à son niveau de 70 dollars, et nous travaillons sur des scénarios de replis à 50 dollars. Il reste beaucoup d’inconnues sur les marchés pétroliers.
Pour un groupe comme Total, Donald Trump est-il un handicap ou une aubaine ?
Au forum de Davos, Donald Trump a invité une quinzaine de patrons européens à dîner. J’ai parlé à un président d’abord soucieux de l’avenir de son pays, pas à un « homme d’affaires » comme on le décrit parfois. Au fond, il n’a jamais dévié de sa ligne « America first », la seule chose qui compte à ses yeux.
« Le gaz se porte bien, ce qui est une bonne nouvelle pour les défenseurs du climat, car il émet deux fois moins de CO2 que le charbon. »
Sa réforme fiscale va bénéficier aux entreprises implantées aux Etats-Unis, comme Total. Elle va surtout permettre aux sociétés américaines de disposer d’un coup des centaines de milliards de dollars de cash bloqués hors des Etats-Unis, qui pourront y être réinvestis après paiement d’une taxe minimale. Contrairement à ce que souhaite M. Trump, je pense que le charbon ne reviendra pas. Mais le gaz se porte bien, ce qui est une bonne nouvelle pour les défenseurs du climat, car il émet deux fois moins de CO2 que le charbon.
En Arabie saoudite, le prince Mohammed Ben Salman a engagé des réformes, notamment l’introduction en Bourse du géant pétrolier Saudi Aramco…
Le pouvoir saoudien veut ouvrir et diversifier l’économie, faire évoluer un pays où la population est habituée à bénéficier d’un Etat providence très développé grâce à la rente pétrolière. Avec la croissance de la population, il est de plus en plus difficile d’assurer des subventions à tout le monde. La libération relative de la société saoudienne – sur les droits des femmes, la culture, la religion – est aussi un moyen pour le prince héritier Mohammed Ben Salman de prendre le pouvoir. L’ouverture du capital de Saudi Aramco symbolise cette stratégie de changement.
Mais les Saoudiens voudront-ils introduire l’entreprise à Wall Street ? Etre coté à New York implique d’être soumis au système judiciaire américain, avec toutes les conséquences que cela peut avoir en termes d’actions légales… Cette perspective pourrait les faire reculer et privilégier, par exemple, la vente directe d’une partie de Saudi Aramco aux Chinois, friands de pétrole saoudien. La Chine est le meilleur marché, du fait de sa taille gigantesque, pour écouler le pétrole saoudien. Si cela se passe – après l’entrée de la Chine dans le pétrole à Abou Dhabi et en Irak –, Pékin devra s’impliquer plus dans la stabilité du Moyen-Orient.
Total s’est engagé dans un important projet gazier en Iran. Les menaces des Etats-Unis de revenir sur l’accord sur le nucléaire iranien vous inquiètent-elles ?
Notre projet en Iran, « South Pars 11 », progresse bien, sans retard, et nous continuons à travailler, même si la situation au Congrès américain est assez floue. Si les Américains décident de sortir du traité nucléaire et que les sanctions secondaires se remettent en place, cela nous posera une vraie question. C’est encore de la politique-fiction, mais à un moment donné, il faudra quand même éclaircir l’horizon des sociétés européennes travaillant en Iran.
C’est pour cela qu’on réfléchit avec les autorités françaises et européennes aux moyens de protéger les investissements déjà lancés en Iran, même en cas de retour des sanctions. Les Américains avaient accepté des dérogations dans les années 1990, notamment sur notre projet gazier. C’est donc à la diplomatie européenne de s’emparer de ces questions.
Dès votre arrivée à la tête de Total, fin 2014, vous critiquiez les sanctions contre la Russie. Faut-il les lever ?
Cet été, la responsabilité des sanctions a basculé du président américain au Congrès. Pour les lever, il faudra donc trouver un accord républicains-démocrates au Capitole, où le sentiment antirusse est très fort. De plus, il n’y a pas vraiment de dynamique européenne sur la Russie. A Moscou, l’espoir d’une levée des sanctions s’est donc évanoui. Cela ajoute à leur sentiment d’être une forteresse assiégée. Ce n’est pas pour rien que la Russie ne respecte pas l’embargo sur la vente de fioul à la Corée du Nord. Son attitude en Syrie et en Libye peut aussi s’expliquer en partie par cette volonté de sortir de l’isolement.
« Les sanctions sont un système pervers qui fait souffrir les peuples. Elles ne font que renforcer les régimes autoritaires. »
Les sanctions sont un système pervers qui fait souffrir les peuples, qui n’ont évidemment pas d’autre choix que de soutenir leur pays. Elles ne font que renforcer les régimes autoritaires et nourrir le nationalisme. Et l’on aboutit, finalement, au contraire de ce qu’on recherchait. Cela dit, on a démontré, avec l’usine de liquéfaction de gaz de Yamal LNG, qu’on peut mener à bien un très grand projet en Russie [27 milliards de dollars] sans recourir au dollar ni violer la politique des sanctions. On a réussi à construire des ponts là où il y avait des murs.
Avec l’accord de Paris sur le climat, la fin annoncée des voitures à essence dans plusieurs pays, on a l’impression que les jours du pétrole sont comptés…
Certes, il est possible que la consommation de pétrole décroisse. En 2040, je pense qu’elle sera inférieure à celle de 2018. Mais le monde consommera encore 80 ou 90 millions de barils par jour. C’est pour cela que Total adapte sa stratégie à l’évolution des marchés : la tendance va vers moins de pétrole, plus de gaz et plus d’énergies renouvelables. Nous n’irons pas chercher du pétrole en Alaska ou dans des zones où la production est compliquée et donc chère. Ceci dit, il est faux d’affirmer que l’énergie dans le monde reposera en 2040 uniquement sur les énergies renouvelables intermittentes.
Comment jugez-vous la politique d’Emmanuel Macron en direction des entreprises ?
Le chef de l’Etat a des fondamentaux économiques et fiscaux très sains. Il travaille comme un chef d’entreprise et défend les intérêts économiques français à l’étranger. Tout n’est pas parfait, mais il a fait des réformes qu’on attendait depuis longtemps, notamment sur le plan fiscal et sur le droit du travail. Un certain nombre de contraintes ont été levées. Il a surtout réussi à redonner une forme de confiance et de fierté dans la France. C’était flagrant à Davos.
« La compétition fiscale est mondiale, et la démarche d’Emmanuel Macron pour attirer les entreprises n’est pas si différente de celle de Donald Trump. »
La compétition fiscale est mondiale, dans le cadre d’une guerre économique sans pitié, et la démarche d’Emmanuel Macron pour attirer les entreprises n’est pas si différente de celle de Donald Trump. Par ailleurs, il travaille de manière efficace : quand on fait remonter des préoccupations, on est écouté, cela redescend rapidement dans les ministères. Nos interlocuteurs connaissent leurs dossiers, ça fait du bien. Maintenant, il faut voir s’il tiendra le rythme des réformes dans la durée. Il ne faut pas s’arrêter là. Je pense qu’il faut soutenir ce mouvement positif. N’oublions pas que près de 50 % des électeurs ont voté pour des populistes de droite ou de gauche à la présidentielle.
Et celle de Nicolas Hulot ?
C’est un pragmatique, pas un sectaire. Nous avons eu ensemble des échanges très intéressants. Il s’est rendu compte que ¬Total investissait dans les renouvelables, dans les batteries, et cela grâce aux ressources financières issues de nos activités pétrolières et gazières. Il voit loin et veut faire bouger le système tout en sachant qu’il n’y aura pas de « grand soir ». Il aime comprendre tous les aspects de l’énergie, sans émotion ni dogmatisme. Il cherche à inscrire son action dans le temps long, on peut lui en savoir gré.